Édito de Robert Lacombe

Masculin/Féminin : la division premièrRobert Lacombee, la plus évidente et la plus intuitive de l’humanité entre deux groupes, si elle a toujours signifié beaucoup plus qu’une simple antinomie, est aujourd’hui bouleversée par les évolutions de la famille, de la science et des pratiques sociales. Même la division sexuelle du travail qu’évoque Platon dans La République (« la différence consiste seulement en ce que la femme enfante et le mâle engendre ») est aujourd’hui mise à mal par la procréation médicalement assistée et par les nouvelles formes de parentalité.

À ce brouillage des identités sexuelles s’ajoute un réinvestissement des questions liées au genre. En effet, avec l’avènement d’une nouvelle militance féministe, la pénalisation de l’homophobie et une nouvelle exigence politique de parité, rarement  « masculin » et « féminin » auront été autant au cœur des débats politiques, sociaux et religieux de notre temps. À son tour, avec certains des meilleurs artistes de la scène contemporaine, Automne en Normandie s’interroge sur le passé et l’avenir de cette bipolarité de l’espèce humaine – sous le regard ironique des auteurs de notre visuel, les photographes Pierre et Gilles.
Historiquement, le spectacle vivant entretient un rapport particulier avec le sexe : sa naturalité n’est jamais une évidence. Des Onnagatas japonais à Sarah Bernhardt, travestissement et transgenre traversent des disciplines artistiques qui se jouent constamment des frontières. Sans provocation mais sans tabou, nous vous proposons, avec 42 spectacles issus des cinq continents et représentant des esthétiques quelquefois opposées, une traversée de l’identité sexuelle dans sa complexité.

Tout d’abord, avec la question du corps sexué : de Jeanne d’Arc à Phia Ménard, de François Chaignaud à Peaches, l’identité sexuelle est plus un questionnement qu’une évidence, une expérience intime et personnelle vécue par chacun – que cette expérience corresponde ou non au sexe assigné à la naissance.

Ensuite par un questionnement des codes sociaux. Comment ceux-ci définissent-ils les rôles dévolus aux hommes et aux femmes, et peut-on s’en affranchir ? De la figure de femme fatale d’Alma Mahler dans Mahlermania à celle de la féministe radicale de SCUM rodéo, du mâle dominant dans Le Château de Barbe-Bleue à la femme émancipée de Mademoiselle Julie, plusieurs spectacles apportent un éclairage inédit et original sur les mécanismes de production et de reproduction des inégalités de genre – et la façon de s’en affranchir.

En dernier lieu, par un questionnement des sexualités elles-mêmes. Que deviennent nos pratiques sexuelles à l‘heure du cybersexe, de la marchandisation des corps et des pratiques collectives ? L’incroyable Ivo Dimchev, le très subversif Daisuke Miura, et le non moins original Pierre Maillet affrontent ces questions dans des formes aussi bizarres que poétiques, aussi troublantes que drôles…

Enfin, la programmation de cette édition s’efforce de respecter un équilibre entre créatrices et créateurs, signe de l’engagement durable d’Automne en Normandie pour la parité, et de sa participation à la Saison 1 Égalité Femmes / Hommes dans les arts et la culture avec H/F Normandie.

Mais si Masculin/Féminin constitue incontestablement le « fil directeur » de cette programmation, chaque spectacle offre une pluralité de lectures, et aucun ne s’y réduit. Enfin, deux spectacles s’en  distinguent : une création du grand metteur en scène polonais Krystian Lupa, pour la première fois en Normandie avec un Perturbation adapté de Thomas Bernhard, et un magnifique El Año en que nací, de Lola Arias, présenté à l’occasion du quarantième anniversaire du coup d’État militaire au Chili.

Bon festival à tous !

Robert Lacombe

directeur d'arts 276 / directeur du festival Automne en Normandie

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